La métallurgie au fil du temps

 

Un exemple de survivance métallurgique

 

Si nous empruntons la route de Dijon à Troyes, nous traversons le plateau de Langres, région essentiellement rurale et très peu peuplée : un de ces déserts Français. Aussi la présence d’une cheminée d’usine dans le paysage a de quoi surprendre. Elle nous apparaît au hameau de Chenecières à proximité de Saint Marc Sur Seine.

Sommes-nous en présence d’un cas de décentralisation industrielle? S’est on laissé convaincre par la publicité : « installez votre usine dans la chlorophylle ». Mais une plaque commémorative nous apprend que le savant Cailletet a réalisé dans cette usine des expériences sur les gaz. Il s’agirait donc d’une survivance métallurgique. Souvenons-nous que le Châtillonnais a été aux XVIIIème et XIXème siècles une des grandes régions métallurgiques françaises. Seuls Sainte-Colombe sur Seine et le hameau de Chenecières, de nos jours, témoignent de ce passé industriel.

L’un des plus anciens documents concernant Chenecières date de 1481. Il s’agit d’un bail emphytéotique par lequel les moines de l’Abbaye Notre Dame de Quincy concèdent à Jean Martin et Guillaume Legendre ainsi qu’à leurs descendants en ligne directe «le moulin de Chenessieres» et ses dépendances. En 1545, les religieux louent ces mêmes biens pour une durée de quatre vies et quatre vingt dix neuf ans à une certaine famille Léautté. De tous les documents liant l’époque de 1481 à 1688, il résulte que la Forge a été créée dans les dernières années du XVIIème siècle par Pierre Baudot. En 1729, il ne s’agissait pas d’un établissement où se fabriquait le fer comme dans une forge catalane, mais d’une usine où se pratiquait le forgeage. Celui-ci est fondé sur la malléabilité du fer chauffé à blanc. Ce genre d’usine était appelé batterie au XVIIIème siècle.

La batterie de Chenecières était située sur l’eau (la Seine), la force hydraulique étant indispensable pour actionner les soufflets et le marteau par l’intermédiaire de roues. «La batterie rendait le fer propre à différents usages, par son étendue, son peu d’épaisseur, sa souplesse». La statistique Vaillant (1806) nous apprend que la batterie de Chenecières appartenait à Guy Alexandre Jouard. On y employait 43,2 tonnes de charbon de bois et 78 tonnes de fer. Dix ouvriers s’occupaient de la fabrication du combustible et six travaillaient au forgeage. Le fer provenait des forges de Tarperon et de Cosne. La batterie produisait 62,5 tonnes de tôle, converties en fers de charrue, de bêche et de pelle.

En 1820 Madame Pingat voulut convertir la batterie de Chenecières en une forge de fer. Estimant que la tôle forgée au marteau ne pouvait plus soutenir la concurrence de la tôle laminée, elle désira rendre l’usine à sa destination première : la fabrication du fer. Cette conversion provoqua de vives réactions, en particulier celle des maîtres de forges du Châtillonnais, qui invoquèrent une pénurie de bois (une forge consommant deux fois plus de combustible qu’une batterie). Après de nombreuses enquêtes du Préfet de la Côte d’Or, du Conseil Général des mines, du conservateur des forêts de l’arrondissement de Châtillon et à la suite d’une pétition des habitants de St Marc, (création de nouveaux emplois), Madame Pingat obtint gain de cause. L’affaire dura au moins sept ans .

En 1826, l’usine comprenait un seul feu de forge, un marteau, une halle à charbon, des logements et jardins d’ouvriers, tout ceci sur la rive gauche de la Seine. Sur la rive droite se trouvaient deux moulins en chômage depuis plusieurs années. Entre les deux corps de bâtiments, le vannage établi sur la Seine se composait de quatre vannes, deux du côté de la forge donnant les eaux nécessaires au mouvement des roues du marteau et du soufflet, les deux autres du côté des moulins. En remontant le bief de la forge sur la rive droite, on trouve à cent mètres de l’usine un vannage de décharge.

Le 10 novembre 1834, Madame Pingat vendit la forge aux frères Lapérouse moyennant la somme de 24 000 F. Ils songèrent à redonner à l’usine sa destination initiale, le forgeage, et à y fabriquer des tôles en employant des laminoirs au lieu de marteau. Un four à réverbère de chaufferie à la houille destiné à réchauffer les paquets de riblons (morceaux de fer qui ne sont bons qu’à refondre), deux fours à réchauffer et à recuire la tôle, un train de laminoirs à deux cages mis en mouvement par une roue à palettes brisées et utilisant de 25 à 30 chevaux de force motrice et une cisaille recevant le mouvement de la roue hydraulique du laminoir

Avant le traité de libre-échange, Chenecières fabriquait 150 tonnes de tôles par mois, mais depuis, les ventes étant devenues peu rémunératrices, le propriétaire évite d’engager l’avenir et limite le travail. A partir de 1845, l’usine fut administrée par le gendre de Laperouse (l’ainé) Jean Baptiste Cailletet. Elle reprit quelque activité et n’employa plus alors que 70 ouvriers.

En 1874, l’usine manquait de commandes et travaillait au ralenti. Pour le propriétaire, les travaux d’amélioration exécutés à la forge en étaient la cause. En 1884, répondant à un questionnaire d’enquête, Monsieur Cailletet déclarait qu’il avait dû réduire d’un tiers le nombre de journées de travail. Il craignait d’être obligé de réduire les salaires. Il attribuait cette crise à l’avilissement des prix sur le marché intérieur par l’introduction de produits étrangers, fabriqués avec une main-d’œuvre moins chère. Aussi Monsieur Cailletet souhaitait le rétablissement des tarifs protectionnistes.

En 1865, lui succède son fils Louis, suppléé dans la direction de l’usine par sa mère. Louis Cailletet se distingue surtout par ses recherches scientifiques. Il suivit comme auditeur libre les cours de l’Ecole des Mines de Paris, fréquenta le laboratoire du célèbre chimiste Saint-Claire Deville. Il constata que les tôles comportaient des imperfections appelées «bouilles». Il eut l’idée de les crever et d’en recueillir les gaz occlus. C’était surtout de l’oxyde de carbone. Il pensa que ce gaz provenait de la réduction de l’acide carbonique dans les fours et pénétrait dans le métal par suite de la perméabilité de celui-ci à la température du rouge.

Pour montrer cette perméabilité du métal à l’oxyde de carbone, abondant dans les fours, il fit l’expérience suivante : il inséra dans la paroi d’un four l’extrémité bouchée d’un canon de fusil. Par l’extrémité libre sortit de l’oxyde de carbone. Il fit une deuxième expérience. Il mit dans un four un canon de fusil aplati au laminoir et bouché à ses deux extrémités. Une fois porté au rouge, le canon de fusil reprit sa forme circulaire, sous la pression de l’oxyde de carbone, qui avait pénétré le métal.

Louis Cailletet publia un nombre important de mémoires : sur la perméabilité des métaux à haute température, sur l’analyse des gaz enfermés dans les caisses de cémentation, sur les gaz contenus dans la fonte et l’acier à l’état de fusion. Il fit des recherches sur le comportement des gaz à haute pression, il étudia la liquéfaction des gaz grâce à leur détente. Il fut élu à l’Académie des Sciences en 1884. Tout occupé à ses recherches, il laissa végéter l’usine de Chenecières.

Louis Cailletet vendit l’usine à son beau-frère et son neveu Suquet en 1886. Henri Suquet redonna une vie nouvelle à l’usine. Il installa une turbine électrique. En 1891, il fit établir à ses frais un embranchement sur la ligne de chemin de fer Aignay-Châtillon.

En 1916, pour faire face aux besoins en acier, Monsieur Suquet monta une aciérie en accord avec Monsieur Japy. Ce dernier avait son aciérie de Beautor (Aisne) aux mains des Allemands. L’usine occupa alors 250 ouvriers. Après l’Armistice, l’aciérie fut démontée, car en temps de paix, elle ne pouvait pas survivre dans le Châtillonnais.

En 1920, Henri Suquet vendit l’usine à un groupe d’industriels, qui fondèrent la Société des Forges de Chenecières. En 1922, difficultés d'approvisionnement en fers doux. En 1925 il aurait fallu électrifier l’usine. En 1928, fermeture : les laminoirs furent cassés et vendus à la ferraille.

En 1930, une société reprit l’usine en main : la Société Nouvelle de Forges de Chenecières, constituée de Mrs Armand et André Seytre et Mr Godet. D’origine Lyonnaise et Stéphanoise, la société rompit avec la tradition ancienne (tôlerie) et se consacra à la fabrication de chaînes soudées électriquement.

Les difficultés de recrutement d'ouvriers, la faiblesse du débit de la Seine, la vétusté des bâtiments et le mauvais état de la cité ouvrière poussèrent Mr Godet à la démissionne en 1933. Armand Seytre racheta les machines des chaîneries Birgé en Haute Marne, embaucha son contre-maître et raccorda l’usine au réseau électrique. En 1939, l’usine fabriquait de la chaîne d’artillerie, de la chaîne pour quincaillerie, de la chaîne pour les houillères.

Depuis 1941, le fils d'Armand Seytre, Roger, se trouve à la tête de l’usine. Président du comité d’Expansion du Châtillonnais, il s’est attaché à améliorer la marche de l’usine en se tournant vers des chaînes de qualité, calibrées, abandonnant tout doucement la chaîne de quincaillerie à faible marge. L’atelier d’usinage est la clef de voûte de l’entreprise (Roger Seytre est Ingénieur de l’école Centrale de Lyon) : fabrication du premier banc à tréfiler (pour chaîne calibrée) , perfectionnement des soudeuses, acquisition d’un banc d’essai pouvant atteindre une force de 30 tonnes, acquisition d’un four électrique pour le recuit, contrôle électronique du temps de soudage pour augmenter la cadence. De son temps, Roger Seytre avait compris que son usine ne serait pérenne qu’en fabriquant des chaînes calibrées de qualité, en limitant les dimensions et augmentant le tonnage par fabrication, en informant chaque jour son personnel sur la production, production source d’une prime annuelle collective.

Mr Roger Seytre a su adapter l’usine aux exigences du début du 21ème siècle, qui en 2012 continue à fabriquer des chaînes calibrées de qualité sous l’œil expert de Mr Brahim Guessoum, directeur actuel. On retiendra de Roger Seytre (outre son implication dans la rénovation de la RN 71 avec le Comité d’Expansion du Châtillonnais) son goût pour les nouvelles technologies qui est à l’origine de ses recherches sur la vie de Louis Cailletet concrétisé par le monument Cailletet.

 «  Nous sommes les maillons d’une vie dont la soudure est la société »